La pomme : belle à croquer, bonne à presser.


Autrefois terre de vergers, pays producteur de pommes et de cidre, le Perche s’était éloigné de ses passions. Depuis peu il renoue avec ses amours passées. On replante des vergers, on greffe des variétés de pommes locales qui avaient presque disparu, et le cidre du Perche rêve d’une appellation d’origine qui assoirait définitivement sa typicité percheronne.

Malgré son éclatement historique survenu il y a plus de deux siècles, qui en a fait un puzzle à quatre pièces, quatre morceaux de départements, le Perche a conservé une identité forte. Une unité s’est faite autour de figures connues, comme le cheval percheron, ou encore grâce à des éléments paysagers, les vergers qui avec la pomme et le cidre sont devenus des éléments importants du patrimoine percheron.

Au 16 siècle, Rabelais se voulait un homme ordinaire et se comparait à « un cueilleur de pommes du pays du Perche ». D’autres témoignages laissent à penser que c’est au 17 siècle que le Perche s’est converti au cidre. Un siècle après la Normandie. Ce n’est cependant qu’entre 1880 et 1914 que le cidre, qui accompagnait les repas des paysans du Perche, connut une renommée mondiale. Une notoriété, acquise en partie grâce à l’action des frères Clef et Albert Rotrou qui ont fait de la ferme du Perrier à Dorceau un haut lieu de la fabrication de cidre bouché qu’ils exportaient aux quatre coins de la planète. D’autres cidreries leur emboîtèrent le pas, à Nogent-le-Rotrou, à la Loupe, à Brou, au Theil-sur-Huisne. Puis s’est amorcé le déclin, dans les années 1950. La mécanisation et la modernisation de l’agriculture, la diminution de la consommation de cidre ont mis à mal les vergers du Perche, laissés à l’abandon, arrachés ou replantés en basse tige pour répondre aux exigences de la production industrielle.



Ce n’est que récemment, dans les années 1990 que s’est amorcée une renaissance de la filière de la pomme et du cidre par l’action conjuguée de plusieurs associations décidées à œuvrer concrètement à la sauvegarde de ce patrimoine. L’association des Croqueurs de pommes des collines du Perche a mené à bien un imposant travail pour retrouver et répertorier les variétés de pommes et de poires du terroir percheron. « Nous avons recensé plus de cent cinquante variétés de pommes à couteau et à cidre», précise Maïté Dodin, la présidente. Un travail qui s’est accompagné de recherches pour connaître l’histoire de ces fruits. « Pour faire revivre ces variétés de pommes, il faut établir l’usage qu’elles avaient autrefois ». Alors, qu’elles soient à croquer, à cuire, à cidre, les pommes locales offrent une étonnante palette d’utilisations. « Qui sait encore aujourd’hui qu’il y a des pommes à sécher, à presser, à confire ? C’est tout ce savoir que nous devons faire renaître ».


Faire revivre les pommes dans leur diversité ancienne, c’est accomplir un long travail sur les arbres qui les portent. Plusieurs associations se sont lancées dans des actions de sauvegarde des pommiers. Des vergers conservatoires ont vu le jour comme à Miermaigne où plus de 150 arbres ont été plantés grâce à l’action de l’association Bien Vivre à Miermaigne. D’autres vergers ont été créés, à Margon, à Saint-Pierre-la-Bruyère, à la Ferté-Bernard, à la maison du Parc de Nocé. Mortagne-au-Perche projette d’en créer un. Des particuliers ont suivi la voie et replantent des pommiers. Ces actions sont conditionnées à l’aide de spécialistes comme les Croqueurs de pommes qui multiplient les démonstrations de greffe et de taille. L’Écomusée du Perche propose des journées d’initiation très suivies. Au printemps, des villages organisent des bourses aux greffons qui permettent aux particuliers de se fournir en variétés locales anciennes.
Ce regain d’intérêt pour les pommiers n’est pas pour déplaire à la chouette chevêche, espèce en voie de disparition, qui apprécie de nicher dans les cavités des arbres têtards et dans celles des arbres fruitiers aujourd’hui trop rares. Le retour des vergers lui permettra de retrouver en partie son habitat de prédilection.

Vers une appellation d’origine contrôlée.

Réconcilié avec ses pommes, le Perche s’est mis en marche pour redynamiser toute la chaîne de transformation de la pomme et en premier lieu la filière cidricole. Le Syndicat cidricole du Perche a vu le jour en 2002. Le président Maurice Levier et la poignée d’adhérents qui l’ont créé se sont lancés dans une démarche de longue haleine qui devrait les conduire à l’obtention d’une appellation d’origine contrôlée –AOC- pour les cidres du Perche. « Il n’y a que la Cornouaille bretonne et le Pays d’Auge normand qui bénéficient d’une AOC. Or il faut savoir qu’au début du siècle dernier, le Perche avait une production supérieure à celle du Pays d’Auge ».
L’AOC garantit pour un produit sa provenance d’un terroir identifié et sa typicité. L’appellation contribue aussi à lui assurer une meilleure valorisation. La typicité se définit à partir de critères liés au terroir -comme la nature des sols ou le climat- mais aussi à partir d’un savoir faire particulier –la sélection des pommes dans le cas du cidre-. Dominique Plessis, de la Cidrerie traditionnelle de l’Hermitière, pointe quelques-uns des caractères de la typicité cidricole du Perche. « Nous sommes loin de la mer. Le climat est plus continental que dans le reste de la Normandie. Les hivers rigoureux et le gel de printemps ont amené les producteurs à privilégier des variétés de pommes à floraison tardive ».
Une première étape vers l’appellation a été franchie avec la fabrication d’une cuvée sélectionnée Cidre du Perche. De teinte colorée jaune doré à orangée, les cidres produits ont en commun des qualités gustatives bien définies. En bouche, ce sont des cidres équilibrés. On les identifie par une attaque moelleuse et sucrée, suivie d’une touche de fraîcheur, et au final une légère pointe d’amertume.
Des saveurs et des arômes que la Commanderie percheronne des Gouste-cidre s’emploie à faire connaître en organisant deux rassemblements annuels qui regroupent des confréries venues de toute la France. Le concours des cidres que la Commanderie met sur pied à l’automne à Nogent-le-Rotrou offre un éclairage supplémentaire aux cidres du Perche ainsi qu’aux jus de pommes et aux pommeaux locaux.
Jean-Léo Dugast